Envers et contre tous, femme et présidente

Corinne Mencé-Caster a été présidente de l’Université Antilles-Guyane de 2013 à 2016, une période troublée marqué par la mise au jour de l’affaire dite du Ceregmia. Dans son livre Le Talisman de la présidente, où elle est « CMC », elle revient sur ses trois années de présidence, sur la corruption qui régnait dans l’université et sur la difficulté à gérer une situation situation explosive. Mais au-delà de l’affaire elle-même, c’est l’histoire d’une femme appelée aux responsabilités dans un monde clos où les femmes de pouvoir sont mal perçues…

« Je suis partie quatre mois avant la fin de mon mandat de présidente, après avoir demandé une mutation. Je ne supportais plus de travailler avec certaines personnes, je ne pouvais plus vivre là-bas. Cette université était devenue une prison.
Ma vie là-bas me manque, mais comme le travail représente une bonne partie de mon existence, je ne pouvais plus rester. Ça a été plus fort que mon amour du pays. »

– De quoi parle votre livre ?

Mon livre parle d’expérience. Il parle de la difficulté pour une femme d’avoir un emploi à responsabilité en Martinique, et aux Antilles de façon générale. Il parle de silence assourdissant, de peur, de parole muselée des hommes aussi bien que des femmes. Il parle de témoins de malversations, qui ont préféré se taire et se cacher, se rendant par là même coupables de complicité passive. Il parle de la complaisance de médias qui ont passé sous silence des informations extrêmement graves.
Il parle enfin de l’amnésie collective consécutive à mon départ, du soulagement de me voir partir, comme si toute cette affaire était liée à moi. Ils voyaient dans mon éloignement la possibilité de tout oublier.
Mais il parle aussi de solidarité, de soutien et d’espoir.
J’ai été élue à la tête de l’université des Antilles et de la Guyane.

– Avez-vous eu des difficultés à vous imposer après votre élection ?

Ça a été compliqué, oui.
Un exemple simple : à chaque élection, le conseil d’administration donne une délégation de pouvoir au président élu, qui est la même depuis trente ans. Mais lorsqu’il s’est agi de me donner cette délégation, ça a donné lieu à débat. Ils ont remis en questions mes compétences, parce que j’étais une femme – littéraire de surcroît, donc doublement incapable de s’occuper de comptabilité. Ils se sont inquiétés de mon assiduité au travail – parce qu’une femme prend plus facilement des congés pour s’occuper de ses enfants.
Ces insinuations relèvent de la spéculation, mais elles empoisonnent déjà les premiers jours de fonction. Il y a une méfiance généralisée : soit parce qu’ils ont peur que je sois trop autoritaire – voire « hystérique », soit que je sois trop gentille. L’hostilité est générale.

– Avez-vous d’autres exemples de femmes qui ont eu le même genre de problème que vous ?

Il y a quatre ou cinq ans, une directrice martiniquaise s’est trouvée dans le même cas. Elle a été constamment attaquée. Quand une femme occupe un poste à responsabilité, on lui reproche d’être trop autoritaire : comme si une femme n’avait pas le droit de prendre de décisions. On nous dénigre de façon générale, pas pour ce que nous faisons, mais pour ce que nous sommes, et cette façon de penser est profondément ancrée dans les mœurs.
À vrai dire, j’ai peu d’exemples à vous présenter. Cela s’explique par le fait que les femmes ont peur d’accéder aux responsabilités. En ce qui me concerne, ce sont aussi bien les femmes que les hommes qui ont cherché à me dissuader de prendre un poste aussi haut placé : « Tu sais bien comment sont les hommes… », « Ce n’est pas ta place », etc. Il règne une telle phobie de la femme à responsabilité que les femmes s’autocensurent, y compris dans une université, là où l’on pourrait croire que chacun est intellectuellement libre.
À ce poste de présidence, il n’y a eu qu’une femme avant moi, et très peu de femmes siègent au conseil d’administration. Les femmes intègrent inconsciemment cette posture puis la transmettent aux jeunes filles, à qui l’on conseille vivement de « rester à leur place ». Auparavant, tout le monde trouvait normal que je sois vice-présidente, mais ma candidature à la présidence a été perçue comme une déclaration de guerre.

– Autrement dit, en tant que vice-présidente, vous étiez « à votre place ».

Oui, pour eux, à l’époque, j’étais parfaite et « adorable ». Ils voyageaient, je travaillais, tout allait très bien. Mais quand j’ai brisé le tabou, je suis devenu quelqu’un d’autre. Je me souviens de l’affolement de mes amis quand je leur ai annoncé mon intention de me présenter : « Tu es sûre de ce que tu fais ? »
Rien que ma position en tête de liste au conseil d’administration m’a valu des remarques. Les femmes se doivent d’être en 2e position sur la liste, pour ne pas être élues. J’ai eu toutes les peines du monde à trouver un homme qui accepte de se mettre en 2e position derrière moi. Pour eux c’est une forme d’humiliation. Dès le début, ma campagne a été mouvementée, sans parler des appels téléphoniques et des pressions pour que je renonce à ma candidature.
Ma démarche était loin d’aller de soi. Je me présentais face à cinq autres candidats, évidemment masculins…

– Comment se fait-il que vous ayez été élue dans ce cas, si c’est si difficile d’admettre qu’une femme ait dû pouvoir ?

Honnêtement, cela reste pour moi un mystère. J’étais loin d’être la favorite. Je suppose que ça a été une accumulation de petits détails.
Je connaissais l’UAG sur le bout des doigts : j’avais été doyenne du département de lettres, puis vice-présidente de l’université. Je pense que j’ai fait mes preuves pendant le débat public organisé en visioconférence par les trois pôles. On nous posait des questions qui n’avaient pas été préparées, ce qui demandait une repartie spontanée. Je maîtrisais parfaitement mes dossiers, et je pense que j’ai dominé le débat parce que les autres candidats ne connaissaient pas la réalité de l’université.
Il y a eu trois tours, au 1er tour, j’étais face au favori, au 2e tour, il menait de cinq voix, à tel point que j’ai envisagé de retirer ma candidature. Je pense que c’est un détail qui a décidé de l’issue du 3e tour. Nous avions interdiction de communiquer avec l’extérieur, or le candidat ne cessait de regarder son téléphone. Je pense que les électeurs ont vu là un homme qui ne respectait pas les règles.

– Qu’est-ce qui vous a poussé à vous présenter ?

Avant tout, une vision d’avenir pour l’université. Plus que pour la gestion pure et dure d’un établissement je m’étais engagée pour l’amour de la formation et mon attachement pour mes étudiants. Comme tout le monde, j’avais entendu parler de choses obscures, mais j’étais loin de m’imaginer jusqu’où ça allait. J’avais de beaux projets en tête, ils sont tous tombés à l’eau. Avant de m’asseoir officiellement derrière le bureau de présidente, je n’avais pas cette visibilité.

– Les problèmes de l’université sont liés à cette affaire, donc ?

Je n’ai pas voulu en parler dans mon livre parce que je ne veux pas qu’on pense que je dénigre mon ancienne université, et je ne suis pas allée aussi loin que je l’aurais voulu dans l’écriture.
À mon avis, l’université est viciée à la base, au stade même du recrutement. Talisman m’a clairement fait comprendre que j’étais une « erreur de casting ». Habituellement les critères de sélection étaient plutôt la docilité et l’allégeance de personnes au CV plus que moyen, à qui toute promotion aurait été interdite autrement. Ceux-là squattent le conseil d’administration, et par l’opération du Saint-Esprit, deviennent des professeurs exceptionnels, sans avoir jamais publié un seul article. Ils gèrent la carrière des autres au chantage. Je me suis également rendu compte que les projets européens étaient favorisés par rapport à la recherche. Je trouve que c’est une trahison envers la jeunesse de notre pays à qui on devrait offrir ce qu’il y a de mieux, et se donner les moyens de le faire.
C’est ce que j’aurais voulu changer, mais je n’en ai pas eu le temps, à cause de tout ce qu’il y avait à gérer. En revanche, j’ai essayé d’établir une procédure de recrutement, d’abord pour enrayer ce processus, mais aussi pour gérer la masse salariale. Ma demande a été accueillie avec effroi et refusée d’emblée. Pas de procédure, pas de règles, et les postes stratégiques de l’université étaient verrouillés.

– Que va-t-il se passer maintenant selon vous ? Quelles sont vos perspectives d’avenir ?

Je ne sais pas encore. Ça a quand même été assez traumatisant, mais je pense qu’il faudra au moins une génération pour que les choses changent. Il doit y avoir une prise de conscience collective. Aujourd’hui, je me dis que c’est encore plus grave que je ne le pensais, car vu de l’extérieur, je comprends que l’université est à l’image de la société, et qu’elle n’est que le reflet de ce qui se joue à plus grande échelle à l’extérieur.

– Il n’y a pas de révolte de la part des étudiants ?

Les étudiants sont pour la plupart plutôt d’origine modeste, et manquent souvent d’argent. Je n’en ai pas parlé dans mon livre pour ne pas jeter l’opprobre sur eux, mais l’université avait mis en place un système de bourse pour les corrompre, sur la base du « donnant-donnant ». Et alors qu’ils ont souvent une intelligence incroyable, ils arrêtent souvent leurs études à la licence pour aller travailler le plus vite possible. Ces étudiants ont besoin d’un soutien particulier, notamment les jeunes filles, mais ce soutien demande une volonté générale et commune. Or des affaires comme celle-ci sont gardées sous silence, et le chacun pour-soi et le clientélisme se développent, là où l’université devrait développer l’esprit critique et favoriser l’émancipation.
C’est tout un système, profondément ancré dans la société, d’autant qu’il se développe silencieusement. Ce n’est jamais évident de combattre un système, et encore moins dans un territoire aussi exigu, et où on se muselle soi-même par loyauté envers untel ou untel, dans une forme d’autocensure.

– Cela aurait donc à voir avec l’esprit insulaire ?

Oui, un peu. Ce qui a été conquis il y a longtemps dans les grands pays n’arrive que tardivement là-bas. La Martinique n’a élu pour la première fois une femme sénatrice que cette année (en Guadeloupe c’était il y a plus de 50 ans). On ne parle pas de la place de la femme en Martinique, d’une part parce que le sujet est censé être intégré en chacun de nous et d’autre part parce que le sujet est tabou.
On imagine mal à quoi peut mener une entreprise telle que la mienne. Il y a une ligne à ne pas franchir, tant que vous restez en deçà, tout le monde vous aime, mais dès que vous la franchissez, les masques tombent. D’une certaine façon, j’ai eu de la chance parce que j’étais dans ma bulle, et je n’avais pas conscience de cette ligne. Je profitais simplement de mon bonheur.

– Avez-vous ressenti une solidarité féminine particulière dans votre entourage ?

Il y a eu des personnes extrêmement solidaires. Mais elles n’étaient qu’une poignée. Dans l’ensemble, la majorité s’est contentée de regarder passer les balles en silence.
En revanche, la société civile m’a énormément soutenue, tant les hommes que les femmes. Je crois qu’ils ont vite compris ce qui se passait, et ils m’ont perçue comme une femme courageuse, qui essayait de mettre de l’ordre et à qui on mettait des bâtons dans les roues. Je me suis sentie infiniment plus soutenue à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’université.
Ils m’ont vue comme une sorte de justicière, et paradoxalement, c’est en partie cela qui m’a donné envie de m’en aller. J’avais perdu mon statut d’enseignante-chercheuse pour devenir une sorte de Jeanne d’Arc. Je ne me reconnaissais pas dans cette image.

Propos recueillis par Cassandra Zanzi

Le Tasliman de la présidente
Corinne Mencé-Caster
Éditions Écriture, 2018